L’Évolution du Marché et du Collectionnement de Paul-Émile Borduas
L'analyse chronologique du collectionnement des œuvres de Paul-Émile Borduas révèle une mutation profonde de son marché. Celui-ci est passé d'un cercle restreint fondé sur un soutien amical à une phase de marchandisation internationale, pour finalement aboutir, de façon posthume, à une consécration institutionnelle et spéculative. Cette trajectoire s'articule autour de trois grandes périodes historiques.
1. Les années 1940 : L'émergence d'un marché de soutien idéologique
Durant la décennie 1940, les acheteurs de Borduas évoluent en étroite proximité avec l'artiste, au sein d'un « champ de production restreinte » 1. À la suite de la présentation de ses premières œuvres non figuratives au Théâtre de l'Ermitage (1942) et à la Dominion Gallery (1943), deux profils distincts de collectionneurs pionniers émergent. D'une part, on retrouve les « alter ego », c'est-à-dire des artistes qui partagent le même capital culturel que le peintre. Par exemple, Jean Paul Riopelle, Claude Gauvreau et Marcel Barbeau acquièrent par exemple respectivement L'Autel aux idolâtres, Climat mexicain et Petite abstraction grise en 1946 2. D'autre part, on remarque la présence de petits bourgeois professionnels canadiens-français (médecins, avocat) comme le Dr. Albert Jutras (Viol aux confins de la matière) 3, Me Joseph Barcelo (Nu de dos) 4 et le Dr. Paul Dumas (Jardin sous bois avec allée de roses) 5. Bien qu'extérieurs à la pratique artistique, ils achètent les œuvres pour des sommes modiques afin de participer à l'émancipation de la culture québécoise 6. Toutefois, la publication du manifeste explosif Refus global en 1948 provoque une fracture : effrayés par le scandale public, plusieurs de ces professionnels coupent les ponts avec l'artiste et cessent leurs acquisitions 7.
2. Les années 1950 : L'exil, la marchandisation et les collectionneurs-entrepreneurs
Congédié de l'École du meuble en 1948, Borduas doit subvenir à ses besoins par la seule vente de ses tableaux, ce qui le pousse à s'exiler à New York en 1953 puis à Paris en 1955. Cette précarité favorise l'apparition d'un nouveau type de mécènes : les « collectionneurs-entrepreneurs », représentés par Gérard Lortie, Gérard Beaulieu, ainsi que les frères Gilles et Maurice Corbeil 8. Mêlant amitié et affaires, ces acteurs procèdent à des achats massifs par lots, bénéficiant d'escomptes allant jusqu'à 60 %, ce qui fournit à Borduas les fonds vitaux pour financer son exil 9. En 1954, Gérard Lortie acquiert un lot de 13 tableaux 10, tandis que le trio Gilles et Maurice Corbeil et Gérard Beaulieu achète 18 toiles new-yorkaises en 1955 11.
En retour, ces entrepreneurs s'improvisent courtiers en organisant des expositions dans des galeries montréalaises (comme L'Actuelle) pour stimuler la cote du peintre. Parallèlement, des marchands d'art officiels s'impliquent à l'international : le Dr Max Stern de la Dominion Gallery fait l'acquisition de 11 toiles en 1955 12, suivi de la Martha Jackson Gallery à New York (9 tableaux en 1956) et d'Arthur Tooth & Sons à Londres (3 tableaux) 13.
3. Les années 1960 à nos jours : Consécration posthume et muséification
Le décès de Borduas en 1960 accélère sa consécration historique. Des rétrospectives majeures (au Stedelijk Museum d'Amsterdam en 1960, au Musée des beaux-arts de Montréal en 1962, et au Grand Palais de Paris en 1971) institutionnalisent définitivement son œuvre. Le phénomène de raréfaction fait exploser les prix, marquant l'arrivée du « collectionneur ostentatoire » : grands industriels et membres de la haute bourgeoisie acquièrent désormais ces toiles à des fins de prestige social et de placement financier 14. Les grandes collections corporatives emboîtent le pas, à l'image de la firme d'ingénierie Lavalin (alors dirigée par Bernard Lamarre) 15.
Enfin, l'État consolide ce patrimoine par des achats institutionnels d'envergure. Le Musée d'art contemporain de Montréal (MACM) acquiert 12 œuvres de la Collection Lortie en 1971, avant de recevoir en 1973, grâce au gouvernement fédéral, un rapatriement patrimonial majeur de 55 œuvres issues de l'ultime atelier parisien de l'artiste 16.
Notes de bas de page
- (1) Caroline Ohrt, Les collectionneurs des œuvres de Paul-Émile Borduas, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1993, p. 3.↩︎
- (2) François-Marc Gagnon, Paul-Émile Borduas (1905-1960), Biographie critique et analyse de l'œuvre, Montréal, Fides, 1978, p. 192.↩︎
- (3) Ibid., p. 148.↩︎
- (4) Ibid., p. 185.↩︎
- (5) Ibid., p. 192.↩︎
- (6) Ohrt, op. cit., p. III (Sommaire).↩︎
- (7) Ibid., p. 26.↩︎
- (8) Ibid., p. 36.↩︎
- (9) Ibid., p. 39.↩︎
- (10) Gagnon, op. cit., p. 350.↩︎
- (11) Ibid., p. 384.↩︎
- (12) Ibid., p. 386.↩︎
- (13) Ibid., p. 414.↩︎
- (14) Ohrt, op. cit., p. 69.↩︎
- (15) Ibid., p. 44.↩︎
- (16) Josée Bélisle, Marcel Saint-Pierre, Paul-Émile Borduas, Montréal, Musée d'art contemporain de Montréal, Les 400 coups, 1998, p. 10.↩︎
Bibliographie
- BÉLISLE, Josée, La collection Borduas du Musée d’art contemporain, Ministère des Affaires culturelles, 1976.
- BÉLISLE, Josée, & SAINT-PIERRE, Marcel, Paul-Émile Borduas, Musée d’art contemporain de Montréal & Les 400 coups, 1998.
- DUBOIS, Sophie, Quand « Refus global » devient Refus global, Université de Sherbrooke, 2015.
- GAGNON, François-Marc, Paul-Émile Borduas (1905–1960) : Biographie critique et analyse de l’œuvre, Montréal, Fides, 1978.
- OHRT, Caroline, Les collectionneurs des œuvres de Paul-Émile Borduas, Université de Montréal, 1993.
